TAAF · au sud de l'île intense

Îles Kerguelen : histoire, climat, faune, accès depuis La Réunion

Découvert en 1772 par Yves de Kerguelen, l'archipel le plus austral des terres françaises reste lié à La Réunion par le Marion Dufresne. Climat subantarctique extrême, faune unique (manchots royaux, éléphants de mer, albatros hurleurs), base scientifique de Port-aux-Français : le portrait d'un voisin extrême.

3 500 km au sud de La Réunion7 215 km²
XVIIIᵉ siècle

1772 : la « France australe » qui sera vite déchantée

Le 12 février 1772, le navigateur breton Yves Joseph de Kerguelen-Trémarec aperçoit pour la première fois ces îles inhabitées au sud de l'océan Indien, lors d'une expédition mandatée par Louis XV. Il les baptise « France australe », pensant avoir trouvé une terre prometteuse pour la colonisation et lance des promesses peu fondées au roi : terres riches, climat tempéré, populations à civiliser.

La déception scientifique sera grande. Le second voyage en 1773-1774 confirme que le climat est extrême, l'absence d'arbres rend toute installation permanente impossible et la faune dominée par les éléphants de mer et les manchots intéresse surtout les chasseurs de phoques. James Cook, qui passe en 1776, les rebaptise plus prosaïquement « îles de la Désolation » dans son journal de bord. Le terme restera longtemps dans la littérature anglo-saxonne.

Aux XIXᵉ et début XXᵉ siècles, les Kerguelen connaissent une économie de chasse intense (éléphants de mer pour l'huile, otaries pour la fourrure), menée par des baleiniers américains, anglais et norvégiens. Plusieurs tentatives d'installation permanente échouent. La présence française permanente s'établit véritablement après 1949 avec l'envoi de missions scientifiques, puis la création de la base de Port-aux-Français en 1951.

Les Kerguelen sont aujourd'hui rattachées au territoire des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), administrées depuis Saint-Pierre de La Réunion. La présence humaine est concentrée à Port-aux-Français, base scientifique d'une cinquantaine de personnes en moyenne, jusqu'à 120 en été austral.

Côte sauvage des îles Kerguelen, paysage de toundra et chaîne montagneuse
Fiche express

Les Kerguelen en huit chiffres

  • Découverte
    12 février 1772
  • Découvreur
    Yves Joseph de Kerguelen-Trémarec
  • Surface totale
    ≈ 7 215 km²
  • Île principale
    Grande Terre (6 675 km²)
  • Point culminant
    Mont Ross (1 850 m)
  • Population
    45 - 120 personnes (saisonnier)
  • Base scientifique
    Port-aux-Français
  • Statut
    5e district des TAAF
Climat subantarctique

Vents permanents, brouillard, lumière rasante

Les Kerguelen vivent sous le régime des « 40e rugissants » (latitudes tempérées venteuses) et au seuil des « 50e hurlants » qui caractérisent les eaux subantarctiques. Les vents d'ouest soufflent en permanence : 100 km/h en moyenne mensuelle ne sont pas rares, 200 km/h en rafales documentés régulièrement.

Températures moyennes annuelles autour de 4 - 5 °C, amplitude saisonnière faible : 8 °C en été austral (décembre-février), 2 °C en hiver austral (juin-août). La mer entoure tout, ce qui tempère mais maintient une humidité constante. Pluviométrie 700 - 850 mm par an, ciel couvert plus de 300 jours par an. La neige tombe à toutes les altitudes en hiver, persiste sur les sommets et les calottes glaciaires (glacier Cook notamment) toute l'année.

Conséquence pour la flore : pas d'arbres natifs, ce qui marque toujours les visiteurs habitués à la végétation tropicale luxuriante de La Réunion. Le paysage est dominé par la toundra, les mousses, les lichens, les graminées adaptées au froid et au vent. Côté lumière, jours très longs en été austral (jusqu'à 18 h de jour en décembre), très courts en hiver (6 h de jour en juin), avec une lumière rasante caractéristique des hautes latitudes.

Faune emblématique

700 000 manchots, 200 000 éléphants de mer

Les Kerguelen sont un sanctuaire de biodiversité subantarctique. Sept groupes faunistiques et botaniques marquants documentés par les programmes scientifiques.

EspèceEffectifNote
Éléphants de mer du Sud≈ 200 000 individusMâles jusqu'à 4 t et 6 m. Plus grande population mondiale aux Kerguelen.
Manchots royaux≈ 700 000 couples reproducteursDeuxième espèce de manchot par la taille (95 cm). Colonies spectaculaires de plusieurs dizaines de milliers d'individus.
Manchots papousPlusieurs milliers de couplesPlus discrets, nichent en petites colonies sur la côte.
Otaries à fourrure subantarctiquePlusieurs milliersPopulation en reconstitution après surchasse XIXe siècle.
Albatros et pétrelsPlusieurs espèces (hurleur, fuligineux)Albatros hurleur : envergure jusqu'à 3,50 m, l'un des plus grands oiseaux marins au monde.
Renne et lapin (introduits)Population maîtriséeIntroduits par les marins XIXe-XXe pour la subsistance. Aujourd'hui régulés pour limiter l'impact écologique.
Chou de KerguelenPlante endémique des îles subantarctiquesPringlea antiscorbutica, riche en vitamine C, utilisée contre le scorbut par les marins XIXe siècle. Cueillette aujourd'hui réglementée.
Colonie de manchots royaux aux taches orange sur la tête, dans une plaine boueuse subantarctique
Recherche

Six programmes scientifiques majeurs

Les Kerguelen sont un laboratoire à ciel ouvert. Climatologie, glaciologie, biologie marine et terrestre, géosciences, pêcheries durables : six axes principaux mobilisent en permanence chercheurs et techniciens à Port-aux-Français.

DomaineThèmePartenaires
Climat et atmosphèreMesures CO₂, ozone, chimie atmosphérique, validation modèles climatiques globauxCNRS, Météo-France, IPSL
GlaciologieSuivi du recul du glacier Cook (− 1,3 km depuis 1963), bilans de masse, archives polairesIGE Grenoble, IPEV
Biologie marineSuivi des éléphants de mer comme bio-traceurs océaniques (10 000 km parcourus par an), pêcheries durablesCEBC-CNRS, Ifremer
OrnithologieDémographie des manchots royaux, albatros, pétrels. Impact du changement climatique sur les cycles reproducteursCEBC-CNRS, programmes Zone Atelier Antarctique
GéosciencesVolcanisme du Mont Ross, sismique sous-marine, ressources halieutiquesBRGM, IPGP
Pêcherie de légineQuotas et certification durable de la pêche à la légine australe (Dissostichus eleginoides), produit emblématiqueArmateurs réunionnais et métropolitains, MSC
Le lien avec La Réunion

Le Marion Dufresne, navette entre La Réunion et le Sud

Long de 120 m, le Marion Dufresne II(mis en service en 1995) est à la fois navire de ravitaillement et navire océanographique de recherche. Affrété par les TAAF et armé par CMA CGM, il opère depuis Port Réunion (Le Port).

Quatre rotations annuelles (OP1 à OP4) desservent les districts subantarctiques : Crozet, Kerguelen, Saint-Paul-et-Amsterdam. Chaque rotation dure 28 à 35 jours. Le navire embarque 110 passagers maximum (scientifiques, militaires, techniciens, et une douzaine de touristes payants par rotation), du fret (matériel scientifique, vivres, carburant, courrier), et conduit en parallèle des campagnes océanographiques.

Pour les Réunionnais,le Marion Dufresne fait partie du paysage portuaire. Son départ et son retour rassemblent régulièrement familles et curieux à Port Réunion. Le navire est aussi un employeur local : équipage majoritairement réunionnais, services de transit et de logistique sous-traités à des entreprises de l'île.

Au-delà du Marion, les TAAF emploient une centaine de personnes en permanence à leur siège de Saint-Pierre, ce qui en fait l'un des employeurs publics significatifs du sud de La Réunion.

Questions fréquentes

Ce qu'on nous demande le plus

Où sont situées les îles Kerguelen ?
Dans l'océan Indien austral, à environ 49°S et 70°E, soit 3 500 km au sud-est de La Réunion et 4 800 km au sud-ouest de l'Australie. L'archipel s'étend sur environ 7 215 km² (un peu plus grand que la Corse) et compte plus de 300 îles et îlots, dont la principale est la Grande Terre (6 675 km²). Elles font partie des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), au même titre que les îles Crozet, Saint-Paul et Amsterdam, et les terres antarctiques (Terre Adélie). La ZEE générée par les Kerguelen autour de 567 000 km² fait de la France une grande puissance maritime dans le Sud Indien.
Comment aller aux îles Kerguelen ?
L'unique liaison régulière passe par le Marion Dufresne, navire de ravitaillement et de recherche océanographique des TAAF. Quatre rotations annuelles depuis Port Réunion (La Réunion) vers les Kerguelen, Crozet, Amsterdam et Saint-Paul. Trajet de 9 - 10 jours en mer pour atteindre les Kerguelen, puis séjour sur place, pour un voyage total de 28 à 35 jours. Les places sont prioritairement réservées aux scientifiques, militaires, techniciens TAAF et personnel logistique. Quelques places tourisme sont attribuées chaque année à des prix élevés (autour de 9 000 € minimum), avec sélection sur dossier.
Quel est le climat aux Kerguelen ?
Subantarctique : froid, humide et venteux toute l'année. Températures moyennes annuelles autour de 4 - 5 °C, amplitude faible (été 8 °C, hiver 2 °C). Les vents d'ouest soufflent en permanence, dépassent régulièrement 100 km/h en moyenne mensuelle et atteignent 200 km/h en rafales. Pluviométrie annuelle 700 - 850 mm, ciel couvert plus de 300 jours par an. Les Kerguelen surnommées « îles de la Désolation » par les premiers explorateurs : peu d'arbres (seulement quelques essences introduites résistent), paysage de toundra, glaciers en relief, rochers nus et lichens.
Pourquoi les Kerguelen sont liées à La Réunion ?
Trois raisons. La liaison maritime : le Marion Dufresne, navire des TAAF, a sa base à Port Réunion (Le Port). La base administrative : les TAAF sont gérées depuis le siège à Saint-Pierre, à La Réunion. L'héritage scientifique et logistique : beaucoup de chercheurs et techniciens des programmes Kerguelen sont formés ou de passage à La Réunion. Les TAAF emploient une centaine de personnes en permanence à Saint-Pierre. Pour les Réunionnais, les Kerguelen restent un voisin lointain mais culturellement présent, notamment via le Marion Dufresne dont le départ rassemble régulièrement familles et curieux à Port Réunion.
Quelle est la faune emblématique des Kerguelen ?
Cinq groupes principaux. Éléphants de mer du Sud : 200 000 individus, plus grande population mondiale, mâles jusqu'à 4 t et 6 m. Manchots royaux : 700 000 couples reproducteurs, deuxième espèce par la taille (95 cm), colonies de plusieurs dizaines de milliers d'individus. Manchots papous, otaries à fourrure subantarctique en reconstitution après surchasse XIXe siècle. Albatros hurleur, l'un des plus grands oiseaux marins au monde (envergure jusqu'à 3,50 m). Au sol, le chou de Kerguelen (Pringlea antiscorbutica), plante endémique riche en vitamine C, autrefois consommée par les marins contre le scorbut.
Qu'est-ce que le chou de Kerguelen ?
Une plante endémique des îles subantarctiques (Kerguelen, Crozet, Heard, Marion), Pringlea antiscorbutica, de la famille des Brassicacées (comme le chou commun). Riche en vitamine C, elle a été identifiée par James Cook lors de son passage en 1776. Au XIXe siècle, les marins français et britanniques en consommaient pour prévenir le scorbut lors des longues traversées polaires (le mot « antiscorbutica » dans son nom latin témoigne de cet usage). Aujourd'hui, sa cueillette est strictement réglementée pour protéger l'écosystème, mais l'espèce reste un emblème naturel des îles, et un bio-indicateur du changement climatique.
Combien de personnes vivent en permanence aux Kerguelen ?
Aucun habitant permanent. Une présence humaine saisonnière uniquement, à Port-aux-Français, base scientifique installée en 1951 sur la Grande Terre. L'effectif varie de 45 personnes en hiver austral à environ 120 en été austral (pic des programmes de recherche). Le personnel se compose de scientifiques (CNRS, IPEV, Météo-France), techniciens, militaires, médecins, cuisiniers, gestionnaires logistiques. Les missions durent typiquement 12 à 15 mois. La base dispose d'une chapelle, d'un laboratoire, d'une station météo, d'un infirmier-médecin, et d'une connexion internet via satellite.
Que sont les TAAF et que font-elles ?
Les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) sont une collectivité d'outre-mer française à statut particulier, constituée de cinq districts : Crozet, Kerguelen, Saint-Paul-et-Amsterdam, la Terre Adélie en Antarctique et les Îles éparses (canal du Mozambique). La collectivité est gérée par un préfet administrateur supérieur basé à Saint-Pierre de La Réunion. Missions : exercer la souveraineté française, soutenir les programmes scientifiques (climat, biodiversité, glaciologie), réguler les pêcheries (légine australe), gérer la logistique du Marion Dufresne, protéger les écosystèmes (réserve naturelle nationale des Terres australes françaises depuis 2006).
Y a-t-il du tourisme aux Kerguelen ?
Très limité. Quelques places sont proposées chaque année sur le Marion Dufresne pour des visiteurs en formule « passagers payants », avec sélection sur dossier (motivation, condition physique, projet). Coût indicatif autour de 9 000 € pour un voyage de 28 jours (vol Réunion-Réunion, traversée + séjour à bord, escales). Aucune infrastructure touristique sur place (pas d'hôtels, pas de guides, pas de visites payantes). Les rares passagers découvrent les paysages et la faune accompagnés du personnel TAAF lors d'escales courtes. Une expérience hors-norme, plutôt qu'un tourisme classique.
Quelle est la légine australe et pourquoi est-elle importante pour La Réunion ?
La légine australe (Dissostichus eleginoides) est un poisson d'eaux profondes (jusqu'à 2 500 m) très prisé sur les marchés asiatiques et nord-américains. La pêcherie est encadrée par les TAAF, les armateurs sont essentiellement basés à La Réunion, le poisson est débarqué et transformé à La Réunion. Quotas annuels strictement contrôlés (5 700 t pour les Kerguelen en 2024). La filière représente une activité économique majeure pour Le Port (Réunion) avec plusieurs centaines d'emplois directs et indirects. La pêche est certifiée MSC (durable) depuis 2013, ce qui valorise le produit à l'export.
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